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    Charlie Chaplin, du genre burlesque à l'engagement mélodramatique

     

    Notes relatives à la conférence donnée le vendredi 20 décembre 2005 à l'IUT de LAON.

     

     

    Introduction

    1895 : la naissance du cinéma.
    Cette année là, on peut assister aux premières projections publiques et payantes. La plus célèbre (mais non la première) est donnée à l'initiative d'Antoine Lumière, père de Louis et Auguste, au salon indien du Grand Café, à Paris, le 28 décembre. Au programme, entre autres : L'Arroseur arrosé, etc.

    L'expérience de la famille Lumière est couronnée de succès.

    En 1897 s'ouvre porte Saint-Denis, à Paris, le « Cinéma Lumière », peut-être la première salle au monde. Le cinématographe, déjà surnommé « cinéma », ne va pas tarder à devenir une industrie.
    La Sortie des usines Lumière : Louis Lumière dresse sa caméra devant l'usine de son père. Le mouvement sur le vif.

    80 films – une longévité peu commune dans l'histoire du cinéma, un palmarès exceptionnellement brillant. La carrière de Chaplin se signale à la fois par sa longueur – cinquante ans – et par sa constance dans la qualité.
    Pourtant cet homme, qui a joui pendant un quart de siècle d'une popularité sans précédent, est aujourd'hui presque oublié. Soulignons le fait que le public idolâtrait Charlot mais ignorait Chaplin et que cette surprenante dialectique du couple créature-créateur explique l'évolution du héros simple clown au philosophe ambitieux et celle de son œuvre du burlesque pur au comique sérieux.

     

    I- Charlie Chaplin : le parcours d'un artiste complet.

    Biographie (1889-1977)

    Tout commence le 16 avril 1889 : naissance de Charles Spencer Chaplin à Londres, naît de Hannah Hill, fille d'un savetier irlandais et de Charles Chaplin, tous deux comédiens de tournée.
    Trois demi-frères : Sidney Chaplin et Wheeler Bryden (deux seulement connus). Dans un quartier londonien resté imprécis. Le père ivrogne abandonne sa femme et son fils.
    La mauvaise santé d'Hannah, ses crises mystiques est l'une des causes expliquant le fait que Chaplin n'ait fait qu'effleurer son enfance. A neuf ans, Chaplin fait partie d'une troupe londonienne, à onze ans, on le retrouve au London Hippodrome. Il n'a jamais connu que le monde des planches. Il n'a jamais joué que dans des coulisses, probablement délabrées. Il est le « Petit Poucet rêveur » auquel s'assimile Rimbaud. Il aura besoin de ces rues, de cette topographie qu'il ira reconnaître trente ans plus tard. Son esprit le portera sans cesse vers cette Londres dont les rues lépreuses sont le décor de ses plaisirs mal cueillis.
    Les plus grands du monde se disputeront ce visiteur célèbre. Lui préfèrera rendre visite au vieil aveugle qui n'a jamais quitté son trottoir gluant.
    Petits rôles, tournées, mauvais jours ; engagement dans la troupe de Fred Karno où il ne va pas cesser d'interpréter des sketches comiques en compagnie d'un certain Arthur Stanley Jefferson, le futur Stan Laurel. La troupe vient à Paris, aux Folies Bergère en 1909.

    Débuts aux Etats-Unis.
    L'année suivante la troupe Karno s'embarque pour New York ; au Colonial Theatre, Chaplin a la vedette. Tournée aux Etats-Unis. Vers la fin de l'été 1913, Chaplin paraît dans une pantomime A Night in a London Music Hall. L'imprésario Adam Kessel, directeur des studios de la Compagnie Keystone, est frappé par la personnalité du jeune comédien et demande au manager de la troupe de le libérer et de le laisser partir pour la Californie. Chaplin refuse. Un salaire de 150 dollars par semaine le décide. Sa vie va être désormais une longue ligne de chance.
    Un homme va remarquer Chaplin : Harry Pathé Lehrman. C'est lui qui va faire débuter Chaplin dans Pour gagner sa vie qu'il tournera en quatre jours (du 2 au 5 février 1914). Mack Sennett , réalisateur, est enchanté de sa silhouette et plus encore de sa très curieuse démarche de « pinguoin ». Le personnage de charlot est né avec L'étrange aventure de Mabel. En 1914, Chaplin tournera 35 films et touchera 10.000 dollars.
    Il quitte Keystone pour Essanay où il tourne en 1915, 14 films. Il a 26 ans. Il touche 60.000 dollars. Dans Charlot fait la noce, sa partenaire est une jeune fille de 17 ans, jolie, bonne comédienne. Elle s'appelle Edna Purviance. Elle sera des années durant sa partenaire ; et son grand amour.
    1916 : Chaplin passe chez Mutual avec un contrat de 670.000 dollars par an. Il y reste deux années et y tourne douze films dont Le Policeman et L'Emigrant.
    1917 : First National lui signe un contrat de un million de dollars pour huit films. Contrat fabuleux. Films tournés de 1918 à 1922 : Une vie de chien, Charlot soldat, Le Gosse, Le Pèlerin...
    Chaplin décide d'être son propre maître et de se faire construire un studio. Le bâtiment est construit en plein cœur d'Hollywood. 21 janvier 1918 : fin de la construction.
    Il crée les Artistes Associés, une compagnie dont il sera le directeur.
    Le 23 octobre 1918, il épouse Midred Harris à qui il donnera un fils le 7 juillet 1919 (Norman Spencer Chaplin). Mais le 13 novembre 1920, le divorce est accordé à Midred Harris Chaplin.
    Pendant toute l'année 1920, il va préparer, puis tourner Le Gosse avec Jackie Coogan ; le film sort au début de l'année 1921. Chaplin fait un tour d'Europe triomphal. A Paris, Léon Bérard, Ministre de l'Instruction Publique, le nomme officier de l'Instruction Publique.
    Chaplin a remarqué dans Le Gosse une petite brunette du nom de Lita Grey. Il l'épouse le 24 novembre 1924.
    5 mai 1925 : naissance de Charles Spencer Chaplin (1 er fils de Chaplin et de Lita Grey).
    30 mars 1926 : naissance de Sidney Earle Chaplin, 2ème fils de Chaplin et de Lita Grey.
    En 1925, Chaplin entreprend La Ruée vers l'Or, œuvre importante qui témoigne de la maturité de son talent.
    Une affaire éclate : le détournement de mineur pour avoir épousé Lita Grey, alors âgée de 16 ans. Les avocats évoquent l'article 288 du Code Pénal qui punit de quinze ans de prison les actes d' « oral copulation » considérés comme perversions sexuelles. Chaplin verse d'énormes honoraires et une somme de huit cent mille dollars à son ancienne épouse. Divorce prononcé le 22 août 1927.


    1929 : mort de sa mère.
    1930 : Les Lumières de la ville, film extraordinaire.

    Chaplin va faire équiper son studio, l'isoler des bruits extérieurs. Il utilise alors des effets sonores. Il s'attaque à un nouveau film, encore muet, Les Temps modernes (1935). Avec pour partenaire, la ravissante Paulette Goddard. Il épouse Paulette en juin 1933. Elle a 23 ans, lui, 44. Paulette sera la vedette du Dictateur (1940). Le divorce sera prononcé en 1941. Et Paulette reçoit son million de dollars.


    Le 16 juin 1943 : Chaplin épouse Oona O'Neil, 18 ans, lui en a 56.
    C'est le succès de Limelight (Les Feux de la rampe, 1951).
    Départ des Etats-Unis, l'installation en Suisse.
    De nombreux enfants : 1er août 1944 : Géraldine Leigh Chaplin,
    7 mars 1946 : Michael John Chaplin,
    28 mars 1949 : Joséphine Hannah Chaplin,
    19 mai 1951 : Victoria Chaplin,
    23 août 1953 : Eugene Anthny Chaplin,
    23 mai 1956 : Jane Cecil Chaplin,
    3 décembre 1959 : Annette Emily Chaplin,
    8 juillet 1962 : Christopher James Chaplin.

    11 mai 1966 : fin du tournage de La Comtesse de Hong Kong (en couleur).
    2 janvier 1967 : sortie du film.
    31 octobre 1971 : Chaplin reçoit la Grande Médaille de Vermeille de la Ville de Paris.
    Mars 1972 : le nom de Charles Chaplin apparaît sur « la Promenade des célébrités » à Los Angeles.
    16 avril 1972 : Voyage aux Etats-Unis, il reçoit un Oscar d'honneur à Hollywood, il a 83 ans.
    3 septembre 1972 : Charles Chaplin reçoit le Lion d'Or au Festival du film de Venise.
    Octobre 1974 : Publication de Ma Vie en Images (My Life in Pictures).
    4 mars 1975 : Charles Spencer est fait chevalier par reine Elisabeth. (Sir Charles Spencer Chaplin)
    25 décembre 1976 : Charles Chaplin meurt durant son sommeil, chez lui à Corsier-sur-Vevey, au manoir de Ban à l'âge de 88 ans.
    27 décembre 1976 : Funérailles de Charles Chaplin à Vevey.

    1er mars 1978 : Disparition du corps.
    17 mars : Le corps est retrouvé.
    11-14 décembre : Procès de Ganev et Wardas, les ravisseurs.

    14 janvier 1980 : Mystification à Leicester Square, où est érigée une statue de Charles Chaplin en papier mâché.
    27 septembre 1980 : Le parc Charles-Chaplin est inauguré à Vevey.

     

    II – Le burlesque chez Chaplin.

    1) Le burlesque cinématographique.

    Le comique burlesque est fondé sur l'absurde, la provocation et une certaine violence. Il montre un acteur-personnage en perpétuel conflit avec ce qui l'entoure. Il est composé d'une suite rapide de gags indépendants les uns des autres.
    Le burlesque fait rire grâce à un comique de l'absurde et de l'irrationnel. Des événements extraordinaires ne cessent de faire irruption sans raison dans le quotidien. La cohérence n'a jamais le temps de s'installer.
    Le burlesque s'appelle aussi slapstick, ce qui signifie littéralement « coup de bâton ». Dénué de logique psychologique, le gag repose sur un comique physique et violent. Il montre des chutes, des bagarres, des poursuites, des chocs, des effondrements de décors. Les corps comme les objets sont brutalisés.
    Le ton général est celui de la provocation et de la caricature. Le slapstick maltraite les valeurs morales qui fondent l'institution : la réussite sociale, le mariage, le travail.
    Le burlesque échappe aux règles de la narration classique. Il consiste en une suite de gags qui jouissent chacun d'une parfaite autonomie et qui ne s'inscrivent pas dans une stratégie narrative globale. Le personnage burlesque est livré à lui-même au sein d'un environnement avec lequel il entre en conflit. L'usage abondant du plan large met en valeur le décor et les objets. L'espace est toujours hostile et menaçant.
    L'un des fondements du comique burlesque réside dans le rythme. Celui-ci résulte du timing dans le jeu de l'acteur (le bon geste au bon moment) et du montage. Les longs métrages installent nécessairement des temps de pause. Ils font alterner accélérations et moments de répit. Le rythme y est plus mesuré.
    Le film burlesque repose pour une large part sur la personnalité de l'acteur qui impose un style, un profil de personnage et constitue la vedette. Lorsqu'il n'est pas lui-même le metteur en scène, l'acteur participe à l'élaboration du scénario et à la conception de la mise en scène.
    Le burlesque trouve son origine dans la tradition théâtrale de la commedia dell'arte et du music hall, tradition à laquelle il emprunte la pratique de l'improvisation apportant une fraîcheur, une spontanéité et une énergie particulières.

    Le burlesque a été porté au rang des genres nobles. Avec Chaplin et Keaton (1895-1966), les gags sont approfondis. Chaplin reste le comique le plus populaire de l'histoire du cinéma.
    Keaton : Les lois de l'hospitalité (1923), La Croisière du « Navigator » (1924), Le Mécano de la « General » (1926).

    Tributaire d'une tradition populaire amalgamée à celle du cirque et de la pantomime, le burlesque devient genre fondateur dès les premiers balbutiements du cinéma. Figure de l'ambiguïté, le personnage du burlesque échappe à la tradition classique du clown et du bouffon, allié à une image d'enfant, d'adulte, d'inconscient et de somnambule. Chaplin contrôle l'espace et le temps. Il est l'improvisateur en temps de crise, celui qui trouve toujours une solution et qui use d'imagination face aux dangers. Le personnage de Charlot agit toujours avec l'innocence d'un enfant.

     

    2) Le héros burlesque : Charlot.
    3) Charlot : un mythe populaire.

    Quelques constantes des films de Chaplin

    La faim : Charlot a perpétuellement faim. On retrouve ce thème dans de nombreux films : La Ruée vers l'or, Le cirque...
    La destruction des institutions : il s'agit de bafouer les forts et les riches (les patrons et les flics).
    Le détournement des objets : de nombreux objets sont détournés de leur fonction initiale. C'est l'animation de l'inerte.

    Le nom
    En 1915, il adopte son nouveau prénom : Charlie. Six mois plus tard le distributeur de ses films en France traduit son prénom par Charlot.
    Charlot est un personnage mythique qui domine les aventures auxquelles il est mêlé.
    La quête de Charlot : trouver une femme dont il ferait son épouse lui permettrait de se réconcilier avec la société.

     

    Charlot, véritable personnage mythique, avec sa queue de pie, son melon, sa canne et sa moustache. Figure visuelle incomparable, génie de l'image.
    Charlot, vagabond sentimental, poète illuminé naïf et tendre symbolise l'un des aspects les plus tragiques de la vie.
    Charlot est d'abord un individu, un être vivant et, comme tel, il évolue, il vieillit. Son œuvre n'est pas du tout un ensemble de films quelconques au milieu desquels un personnage identique serait mêlé à des aventures différentes. C'est un cycle, une suite d'événements traversés par un être humain qui, comme tout être humain, se forme, se transforme, se modifie au gré des expériences vécues.
    On a dit un peu hâtivement que le personnage du début n'était qu'un fantoche. Certes, il apparaît sous des dehors un peu simplistes et sa psychologie est fort rudimentaire. Mais elle existe. Son caractère est déjà posé.

    L'innocent charmeur

    Charlot n'a nullement l'intention de faire rire. Il ne s'étonne que de l'étonnement qu'il provoque. Pour lui, son comportement est normal. Charlot, dans un profond retour sur soi-même, va peu à peu se découvrir une âme. Et un cœur. Par ses échecs, Charlot a pris conscience des autres, de l'existence des autres.
    Charlot est un personnage mythique
    Chaplin vivant demeure le créateur et le répondant du personnage de Charlot.
    Dans de nombreux films, Charlot porte smoking ou frac élégant de milliardaire. Mais ces repères physiques seraient de piètre importance si l'on ne retrouvait d'abord et surtout les constantes internes et réellement constitutives du personnage. Celles-ci sont moins aisées à définir ou à décrire.
    Charlot et les objets
    La fonction utilitaire des objets se réfère à un ordre humain lui-même utilitaire et prévoyant de l'avenir. Dans ce monde, le nôtre, les objets sont des outils plus ou moins efficaces et dirigés vers un but précis. Mais les objets ne servent pas Charlot comme ils nous servent. Chaque fois que Charlot veut se servir d'un objet selon son mode utilitaire, c'est-à-dire social, ou bien il s'y prend avec une gaucherie ridicule (en particulier à table), ou bien ce sont les objets eux-mêmes qui se refusent, à la limite, volontairement.

    Dans Une journée de plaisir, la vieille Ford s'arrête de tourner chaque fois qu'il ouvre la portière.
    Dans Charlot enterre sa vie de garçon, le lit mécanique fait des feintes pour l'empêcher de se coucher.
    Dans Charlot usurier, les rouages du réveil qu'il vient de démonter, se mettent à grouiller tout seuls comme des asticots.

    Il semble que les objets n'acceptent d'aider Charlot qu'en marge du sens que la société leur avait assigné.
    Examinons un autre gag caractéristique. Dans Charlot s'évade, Charlot croit s'être débarrassé des gardiens qui le poursuivaient, en leur jetant des pierres du haut d'une falaise ; les gardiens, en effet, gisent plus ou moins assommés. Mais au lieu de profiter de la situation pour mettre de l'espace entre eux et lui, Charlot s'amuse à fignoler le travail en leur jetant d'autres petits cailloux. Ce faisant, il ne voit pas arriver derrière lui un de leurs collègues qui le regarde faire. Cherchant une pierre de la main Charlot rencontre alors le soulier du gardien. Admirez le réflexe : au lieu d'essayer de s'enfuir, ce qui n'aurait apparemment aucune chance de réussir, ou, ayant mesuré le désespoir de la situation, de se livrer au garde, Charlot recouvre le pied malencontreux d'un peu de poussière.


    Charlot et le temps

    Charlot pousse jusqu'à l'absurde sa tendance fondamentale à ne pas dépasser l'instant.
    Evoquons le célèbre camouflage en arbre de Charlot soldat. Il s'agit plus exactement d'une opération de mimétisme. L'arbre de toile peinte où Charlot se cache, se confond de façon hallucinante avec ceux de la forêt. La brusque immobilité végétale de « l'arbre-Charlot » est aussi celle même de l'insecte qui fait le mort (de même que le gag de Charlot qui feint d'avoir été tué par le coup de fusil du gardien dans Charlot s'évade).
    Autre exemple significatif : au début de Charlot s'évade, nous voyons le forçat sortir du sable où il s'était caché et s'en recouvrir de nouveau quand le danger revient.
    A la limite, les réflexes de défense aboutissent chez Charlot à une résorption du temps par l'espace.
    Ce détachement suprême à l'égard du Temps social dans lequel nous sommes plongés, Charlot l'exprime d'un geste familier et sublime.


    Le péché de répétition

    Il s'agit du principe du fameux gag des Temps modernes où Charlot, travaillant à la chaîne, continue spasmodiquement à visser des écrous imaginaires. Mais on le décèle sous une forme plus subtile dans Le Policeman, par exemple. Dans la chambre où il est poursuivi par le gros dur, Charlot met le lit entre son adversaire et lui. Suit une série de feintes où chacun parcourt de part et d'autre le lit dans sa longueur. Au bout d'un certain temps, Charlot finit, en dépit de l'évidence du danger, par s'habituer à cette tactique de défense provisoire et, au lieu de subordonner ses demi-tours à l'attitude de son adversaire, se prend à faire mécaniquement ses allers et retours comme si ce geste suffisait par lui-même à le séparer éternellement du danger.

    La mécanisation est le péché fondamental de Charlot.

    Je crois même qu'il faut rattacher au péché de répétition la famille de gags bien connus où nous voyons Charlot heureux, rappelé à l'ordre par la réalité. Le célèbre gag des Temps modernes où Charlot veut se baigner et plonge dans la rivière... qui n'a que vingt centimètres d'eau.

     

    III – L'engagement social : entre réalisme et mélodrame.


    1) Critique du Taylorisme dans Les Temps Modernes (1936).


    1-1. Fiche technique, synopsis.

     

    Charlot est ouvrier et travaille à la chaîne dans une usine ultra-moderne. Il répète inlassablement le même geste : serrer deux boulons qui défilent rapidement devant lui. Le directeur ordonne d'augmenter la cadence et Charlot, incapable de suivre le rythme, est happé par la machine et en ressort fou ; il danse alors au milieu des chaînes de montage et cherche désespérément à resserrer avec sa clé tout ce qui lui semble être un boulon ; il est hospitalisé d'urgence.
    Sorti de l'hôpital, il est sans travail et la crise économique fait rage. Il se retrouve par hasard à la tête d'une manifestation d'ouvriers et, considéré comme un meneur par la police, il est emprisonné. Charlot met fin par hasard à une tentative d'évasion et bénéficie alors d'un traitement de faveur, puis d'une remise de peine.
    Une fois dehors, vagabond, il cherche à retourner en prison. Afin de protéger une jeune fille (la gamine), il s'accuse du vol d'un pain. Arrêtés tous les deux, ils réussissent à s'échapper du fourgon de police qui les conduit à la prison. Ils s'installent dans une masure, Charlot retrouve du travail : il devient veilleur de nuit dans un grand magasin. Il retourne en prison dès le lendemain, car il n'a pas empêché un cambriolage perpétré par un ancien camarade d'usine à la recherche de nourriture. A sa libération, la gamine le fait embaucher comme chanteur-serveur dans le restaurant où elle danse tous les soirs.
    Ils sont obligés de s'enfuir à nouveau car la police veut emmener la gamine, orpheline et mineure.
    Lors de la dernière image du film, le couple part, main dans la main, vers de nouvelles aventures.
    Le film est découpé en quatre actes : la chaîne, la prison, le veilleur de nuit et le serveur chantant.

     

    1-2. Analyse du film.

    Les Temps Modernes est le dernier grand film muet d'Hollywood. Charlie Chaplin ne conserve que la musique et les effets sonores. Il revient aux intertitres comme au temps du muet. On entend cependant des voix humaines uniquement transmises par des machines : la télévision dans l'acte 1, le phonographe dans la scène 2 ou la radio dans la scène 7.
    Fait exceptionnel, on entend aussi, à la fin du film, la voix de Chaplin qui improvise une chanson dans un « charabia international ». C'est la première et seule fois que l'on entend le personnage de Charlot parler au cinéma.
    L'idée du film lui est venue après un voyage autour du monde de plus d'un an durant lequel il s'inquiète de la montée des nationalismes et des effets de la crise de 1929.
    « Le chômage, voilà la question essentielle. Les machines devraient faire le bien de l'humanité au lieu de provoquer tragédie et chômage » déclare-t-il lors d'une interview en 1931.


    La critique du Figaro, 12 février 1936 :

    « Les Temps Modernes est bien plus qu'une satire de la machine : c'est une vision plus subtile de ce monde moderne où l'homme, jouet de la machine dont il ne connaît qu'un rouage, de lois mystérieuses, de mouvements politiques dont il ignore la portée, sent le réel lui échapper et poursuit comme une chimère un rêve qui devrait être à sa portée.
    Les Temps Modernes est donc un chef d'œuvre incontesté du cinéma mondial. »

     

    1-3. Projection et analyse de la première séquence du film.

    « Electro-Steel Corporation »

    Situation dans le film : Scène de présentation, l'usine et l'organisation du travail.

    Début de la séquence : Un carton précise que le film est « un récit sur l'industrie, l'initiative individuelle, et la croisade de l'humanité à la recherche du bonheur. »
    Chaplin filme et juxtapose un troupeau de moutons et des ouvriers sortant du métro. L'un de ces moutons, noir, le représente probablement.

    Fin de la séquence : Il obtient une pose, son contremaître le remplace sur la chaîne.

     

    Les éléments comiques dans la scène :

    - L'opposition entre le travail du directeur (fait un puzzle, lit « Tarzan ») et celui des ouvriers. La seule activité du directeur est la surveillance, par caméra, des cadences des ouvriers.
    - La difficulté qu'éprouve Charlot à s'adapter aux cadences de travail.
    - Une guêpe l'empêche de maintenir sa cadence de travail.
    - Son opposition avec son voisin de chaîne : évoque la lutte de David et Goliath.
    - La stupidité de son travail : il serre deux boulons d'un objet peu identifiable. Il est un homme aliéné par la machine.

     

    Les faits historiques relatés :

    - L'épanouissement de la deuxième révolution industrielle et la Prospérité aux Etats-Unis.
    - L'accroissement de la production et de la productivité par la rationalisation du travail à l'intérieur des entreprises.
    - Le film évoque le Taylorisme : la standardisation de l'outillage, la spécialisation et la parcellisation des tâches. Taylor a décomposé le travail de l'ouvrier en une série de gestes simples et s'est efforcé de spécialiser chaque ouvrier dans une tâche parcellaire.
    Courant né à la fin du XIXe siècle.
    Taylor (1856-1917) Frederick Winslow Taylor.
    C'est ce que l'on appelle en économie « l'organisation scientifique du travail » ou OST.
    - Une discipline rigoureuse est exigée avec la surveillance étroite des ouvriers par les contremaîtres et des cadences imposées.
    = Tout ceci pousse à une production et à une consommation de masse.

     

    2) Le registre pathétique dans The Kid (1921).


    2-1. Fiche technique, synopsis.

    Charlot est ici un modeste vitrier. Il trouve dans la rue un enfant abandonné par sa mère, une pauvre femme victime d'un séducteur. Il va le recueillir et l'élever comme son propre fils.

    2-2. Drame et comédie.

     

    Le Kid porte les souvenirs d'enfance de Chaplin : les quartiers misérables, l'orphelinat, la solitude.
    La comédie burlesque
    Charlot commence par s'opposer à la bagarre entre les enfants avant d'encourager son fils, il feint ensuite de le gronder et va même jusqu'à provoquer sa défaite avant de se battre lui-même, alors qu'il prétendait se réconcilier avec son adversaire.
    Même dans les séquences les plus burlesques, l'arrière-plan de misère sociale demeure présent et le drame revient parfois très vite au premier plan (immédiatement après la séquence de la bagarre, l'enfant tombe malade).
    Heureux mélange des genres.
    L'enfant est à la fois la figure classique de l'innocence, une victime de la société, mais aussi une sorte de Gavroche débrouillard et d'une grande maturité.
    Le rapport père/enfant prend d'ailleurs parfois des allures étranges : dans la séquence des pancakes, les relations entre le père et le fils sont filmées comme celles d'un vieux couple, l'enfant faisant penser à une épouse qui veillerait sur un mari paresseux et infantile.
    Le personnage de la mère, dont le métier est d'être actrice, est tout aussi ambigu : le film semble tout faire pour la déculpabiliser, mais son jeu très marqué et emprunt de fausseté des mélodrames muets donne l'impression qu'elle continue à faire l'actrice dans sa vie.

    2-3. Projection d'extraits.

    1mn 20 séquence d'ouverture hôpital ouverture puis fermeture à l'iris abandon de l'enfant

    6mn 40

    12mn 30 Cinq ans plus tard

    17mn 20

    23mn Le Repas (pancakes)

    25mn

    25mn30 La bagarre

    28mn 30

    36mn L'enlèvement de l'enfant

    50mn30 Les Retrouvailles (Musique)

    50mn50 Fin



    Conclusion


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