• Montesquieu, Lettres persanes XXIV (1721).


    MONTESQUIEU, Lettres persanes, (extrait de la lettre XIV), 1721.

    (Objets d'étude : Convaincre, persuader, démontrer, délibérer / Le blâme / Un mouvement littéraire : Les Lumières)

    2de / 1re

     

    RICA A IBBEN, A SMYRNE


    Le roi de France est le plus puissant prince de l'Europe. Il n'a point de mines d'or comme le roi d'Espagne, son voisin ; mais il a plus de richesses que lui, parce qu'il les tire de la vanité de ses sujets, plus inépuisable que les mines. On lui a vu entreprendre ou soutenir de grandes guerres, n'ayant d'autres fonds que des titres d'honneur à vendre, et, par un prodige de l'orgueil humain, ses troupes se trouvaient payées, ses places, munies, et ses flottes, équipées.

     

    D'ailleurs ce roi est un grand magicien : il exerce son empire sur l'esprit même de ses sujets ; il les fait penser comme il veut. S'il n'a qu'un million d'écus dans son trésor, et qu'il en ait besoin de deux, il n'a qu'à leur persuader qu'un écu en vaut deux, et ils le croient. S'il a une guerre difficile à soutenir, et qu'il n'ait point d'argent, il n'a qu'à leur mettre dans la tête qu'un morceau de papier est de l'argent, et ils en sont aussitôt convaincus. Il va même jusqu'à leur faire croire qu'il les guérit de toutes sortes de maux en les touchant, tant est grande la force et la puissance qu'il a sur les esprits.


    De Paris, le 4 de la lune de Rebiab, 1712.




    EXPLICATION DU TEXTE DE MONTESQUIEU


    Méthodologie de l'explication :

    1) Lire le texte une première fois. Souligner les mots difficiles.

    2) Repérer les éléments du paratexte (auteur, titre de l'œuvre, contexte historique et littéraire, genre littéraire, cadre spatio-temporel).

    3) Relire le texte en dégageant le thème principal et la thèse développée par l'auteur.

    4) Dégager le plan du texte (sa structure).

    5) Analyser le texte en complétant d'abord le tableau de repérage.

    6) Rédiger une brève synthèse.

     

    Application au texte de Montesquieu :

    1) Lecture du texte et vocabulaire :

    « la vanité » : n.f. défaut d'une personne vaine, satisfaite d'elle-même.

    « fonds » : richesses.

    « places » : places fortes, canons pour se défendre.

    « munies » : fortifiées.

    « maux » : ce qui cause de la douleur, de la peine, du malheur (maux de tête).

    « en les touchant » : on attribuait aux rois de France le pouvoir de guérir les écrouelles, par imposition des mains (inflammation tuberculeuse des ganglions du cou).

    « Rebiab » : Juin.

     

    2) Le paratexte et le genre littéraire.

    L'auteur : Montesquieu.

    Charles de Secondat, baron de La Brède et de Montesquieu. Né en 1689 au château de La Brède dans le Bordelais, décédé en 1755 à Paris.
    Moraliste, penseur et philosophe français.
    Fils de magistrat.


    L'œuvre : Lettres persanes (1721) parues anonymement.
    Plaisante satire de la France. Mener « à la sagesse et à la vérité par le plaisir. »

    Contexte littéraire : XVIIIe siècle, le siècle des Lumières (Montesquieu, Voltaire, Rousseau, Diderot).
    La littérature « du cœur et de l'esprit ».

    Contexte historique : Règne de Louis XIV (1638-1715).

    Le genre littéraire : le genre épistolaire.

    Présence d'un émetteur : Rica (qui se trouve à Paris) et d'un récepteur (Ibben, à Smyrne : en turc « Izmir » : 3e ville et port de Turquie, sur la mer Egée). Les habitants de Smyrne s'appellent les Smyrniotes.

    Le cadre spatio-temporel : 4 juin 1712, à Paris.


    3) Thème et thèse.

    Thème principal : le Roi de France, le roi soleil.

    Thèse soutenue par l'auteur : le roi de France est un manipulateur, il ne tire sa force que de la naïveté de ses sujets.


    4) Plan du texte.

    Paragraphe n°1 : La puissance matérielle du roi.

    Paragraphe n°2 : La puissance spirituelle du roi.

     

    5) Analyse littéraire.

    (Ph. 1) « Le roi de France est le plus puissant prince de l'Europe. »

    - périphrase
    - superlatif
    - allitération en (p)

    - Louis XIV, figure principale du discours.
    - Valorisation du roi. (comparaison)
    - Caractère pompeux de ce roi tout-puissant.

     

    (Ph. 2) « Il n'a point de mines d'or comme le roi d'Espagne, son voisin ; mais il a plus de ...mines. »

    - structure négative
    - paradoxe
    - comparaison implicite

    - puissance matérielle.
    - contradiction du roi.
    - vision péjorative ( « sujets » / « mines ») : critique du peuple français.

     

    (Ph.3) « On lui a vu entreprendre... et ses flottes, équipées. »

    - rythme ternaire
    - ellipse du verbe « se trouvaient »
    - champ lexical de la guerre
    - 3 participes passés à valeur passive.

    - contradictions du roi.
    - l'honneur n'est pas à vendre.

     

    (Ph. 4) « D'ailleurs, ... comme il veut. »

    - connecteur logique
    - insistance « il »
    - ton faussement admiratif.

    (Ph. 5-6) « S'il n'a qu'un million... et ils en sont aussitôt convaincus. »

    - crescendo
    - parallélisme (s'il n'a... s'il a...)

    - critique de la crédulité des Français.

    (Ph. 7) « Il va même...qu'il a sur les esprits. »

    - hyperbole
    - registre satirique.

    - désacralisation du roi.
    - surnaturel.


    6) Synthèse.

    Montesquieu nous propose dans cet extrait épistolaire une satire virulente de la Monarchie Absolue. Le Roi fait des guerres, veut des charges, conduit la France à la catastrophe et manipule ses sujets. Il s'agit donc d'un roi peu honorable.
    Critique des Français : le regard étranger fait voir les choses autrement et fait tomber le masque. Mais l'auteur, lui, se masque pour montrer la vérité (il contourne ainsi la censure).

    Texte à tonalité humoristique qui nous donne à voir une critique fantaisiste à objectif politique.


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